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Que la boucle soit bouclée – La Vienne de ma mère

Le 14 novembre 2018 par

Vienna Ferris wheel

Lotte Keiderling, mère, grand-mère et arrière-grand-mère, est une survivante de l'Holocauste. J'ai eu le privilège de la connaître depuis sa soixantaine. Sa joie irrépressible, sa sensibilité et ses qualités d'éducatrice m'ont permis de me sentir tout de suite comme chez moi, et je savais que j'avais trouvé une « seconde mère » pour la vie.

Ce mois-ci, Lotte fait un voyage épique qui affectera non seulement sa vie, mais aussi celle de sa famille élargie. Anne-Marie, l'une des filles de Lotte, vit à Brisbane (Australie), et me permet de partager ce beau texte si réfléchi, qu'elle a écrit sur le sens de ce voyage, pour elle, sa mère et leur famille toute entière.

Pendant toute mon enfance, un verre à liqueur souvenir était posé sur une table, près du lit de mes parents. Il s'agissait d'un petit verre au rebord doré, où était inscrit un mot mystérieux, « Wien », et avait l'image d'une Grande roue peinte dessus.

Je touchais ce verre avec précaution et admiration. Je ne l'ai jamais vu utilisé comme verre, du moins pas quand j'étais là. Il était simplement posé là, sur la table. Ce verre décoré me reliait à un passé que je commençais à peine à comprendre, et à un héritage que je ne comprendrais que beaucoup plus tard.

Ma mère, Charlotte Berger Keiderling, est une survivante de l'Holocauste. Elle a quatre-vingt-sept ans et vit dans le nord de l'État de New York. Hitler et son Troisième Reich lui ont volé parents, famille élargie et éducation, ainsi que sa citoyenneté autrichienne et sa Heimatland– patrie – bien-aimée.

J'ai grandi en entendant sans cesse les mêmes histoires, quand ma mère évoquait sans cesse les rares et singuliers souvenirs des sept précieuses années passées avec ses parents avant que tout cela ne se termine.

Quand j'ai finalement vu l'emblématique Riesenrad de Vienne, j'ai réalisé que c'était un symbole de ma mère et de son enfance volée.

Ma mère a toujours décrit Vienne comme un pays magique de promenades bordées d'arbres, de musiciens de renommée mondiale, de Strauss, de valses, de Torte délicieuses, et surtout de la mystérieuse grande roue sur laquelle rêvait de monter chaque enfant viennois.

J'ai grandi, et les histoires de ma mère ont continué, toujours les mêmes, quelques souvenirs précieux de toute une enfance, condensée en sept, très courtes années.

Après mes études secondaires, j'ai bourlingué seul en Europe, et en voyageant sur le système ferroviaire allemand, très efficace, il m’est soudain venu à l’esprit que ces mêmes lignes ferroviaires transportèrent mes grands-parents et tant de millions d’autres personnes vers une mort programmée. J'ai pensé à la façon dont mes braves grands-parents ont mis leur fille bien-aimée dans un train de secours, le Kindertransport, sur la promesse d’une ferme en Angleterre, avec ses vaches, son herbe, ses fleurs, et des promesses qu’ils la suivraient – mais ils lui disaient adieu à tout jamais, en fait.

À force de voyager dans toute l’Europe, j'ai découvert que parmi toutes ses villes palpitantes, Vienne est en effet le joyau que ma mère m’avait toujours décrit, et quand j'ai finalement vu de mes yeux l'emblématique Riesenrad de Vienne (« la Grande Roue » géante), j'ai compris ce que c’était : un symbole de ma mère et son enfance volée.

Avant que ma mère, âgée de sept ans, ne regarde Hitler hurler d'un balcon et la foule en délire lui répondre aux cris de « Heil Hitler » ; avant qu'elle ne soit poursuivie dans les rues par des garçons criant « sale Juive ! » ; avant que ses parents ne se voient confisquer leur boulangerie par les nazis ; avant que ma grand-mère Valérie ne périsse dans le célèbre ghetto de Litzmanstadt ; avant que mon grand-père Josef ne soit emprisonné dans le camp de concentration de Bergen-Belsen ; avant que les juifs ne soient exclus des parcs et jardins publics de Vienne ; avant que tout ne s'écroule, un père et son unique enfant marchaient main dans la main sur la rive de la rivière Wiener Praterbien tous les dimanches après-midi ; sur la place Riesenrad, où se trouvait la plus ancienne Grande Roue du monde. Là-bas, ma mère a supplié son père de l'emmener y faire un tour.

« S'il te plaît, Papi, s'il te plaît ? » Mais la réponse était toujours la même : « Lottchen, quand tu seras assez grand, je t'emmènerai... mais pas encore. »

Ce « pas encore » dure depuis quatre-vingts ans.

Ce mois-ci, ma mère retourne à Vienne. La seule chanson que son père bien-aimé lui a apprise, « Nun ade, du mein lieb Heimatland » (Adieu, ma patrie bien-aimée), sera enfin contredite. Elle est enfin de retour chez elle. Et oui, bien sûr, elle va monter sur la Grande Roue. « On dit qu'on peut voir jusqu'en Hongrie depuis le sommet », m'a-t-elle toujours dit.

Je crois qu'en parcourant les rues de sa Vienne bien-aimée, en buvant les cafés débordant de crème et en se tenant devant la boulangerie de ses parents et sa maison familiale, ma mère va se connecter à son Heimatland. Et même s'il peut sembler insensé qu’une personne de 87 ans envisage un tour de Grande Roue, je prie pour que, pendant ce moment d'insouciance et d'émerveillement de son enfance, pendant que ma mère est emportée bien au-dessus de la ville qui l'a aimée et trahie, il y ait un moment de complétude, d’accomplissement, de paix, et que la boucle soit bouclée.

C'est pourquoi, ma chère maman, alors que tu t'embarques dans cette aventure pour rentrer chez toi, dans ton « lieb Heimatland », je veux que tu saches que chaque souvenir que tu m'as raconté est aussi vif et réel que jamais. Tu m'as fait aimer l'Autriche bien avant que j'envisage d'y aller moi-même. Ton film préféré, « La Mélodie du bonheur », t’a toujours fait rêver, et maintenant, tout comme Maria vonTrapp, vous pouvez revenir et écouter le champ de ces collines qui s'animent au son de votre propre musique, de celle de votre vie et de l'amour de vos parents.

Et tu dois savoir, chère Maman, que même si je vis dans un autre hémisphère, sur un autre continent et dans une ville fluviale très différente de ton ancien monde de Vienne avec son Danube bleu, je ne traverse jamais la rive sud pour monter sur la Grande Roue de Brisbane sans penser à toi, ma mère, et à la question qui va bientôt recevoir sa réponse : « Papi, quand vais-je enfin monter sur la Grande Roue ? » Puisses-tu sentir sa main dans la tienne, et sa présence autour de toi.

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